Ô les énormes avenues du pays saint, les terrasses du temple ! Qu'a-t-on fait du brahmane qui m'expliqua les Proverbes ? D'alors, de là-bas, je vois encore même les vieilles ! Je me souviens des heures d'argent et de soleil vers les fleuves, la main de la campagne sur mon épaule, et de nos caresses debout dans les plaines poivrées — Un envol de pigeons écarlates tonne autour de ma pensée. — Exilé ici, j'ai eu une scène où jouer les chefs-d'oeuvre dramatiques de toutes les littératures. Je vous indiquerais les richesses inouïes. J'observe l'histoire des trésors que vous trouvâtes. Je vois la suite ! Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu'est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ?
Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour. À présent, gentilhomme d'une campagne aigre au ciel sobre, j'essaye de m'émouvoir au souvenir de l'enfance mendiante, de l'apprentissage ou de l'arrivée en sabots, des polémiques, des cinq ou six veuvages, et quelques noces où ma forte tête m'empêcha de monter au diapason des camarades. Je ne regrette pas ma vieille part de gaîté divine : l'air sobre de cette aigre campagne alimente fort activement mon atroce scepticisme. Mais comme ce scepticisme ne peut désormais être mis en oeuvre, et que d'ailleurs je suis dévoué à un trouble nouveau, — j'attends de devenir un très méchant fou.
Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j'ai connu le monde, j'ai illustré la comédie humaine. Dans un cellier j'ai appris l'histoire. À quelque fête de nuit dans une cité du Nord, j'ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres. Dans un vieux passage à Paris on m'a enseigné les sciences classiques. Dans une magnifique demeure cernée par l'Orient entier j'ai accompli mon immense oeuvre et passé mon illustre retraite. J'ai brassé mon sang. Mon devoir m'est remis. Il ne faut même plus songer à cela. Je suis réellement d'outre-tombe, et pas de commissions.
Ce texte est extrait du recueil illuminations, probablement composé entre avril 1874 et le 2 mars 1875. Le poète, désormais âgé de 21 ans, s'était installé à Londres en compagnie de Germain Nouveau, également poète, qui aida Rimbaud à transcrire ses manuscrits.
Quoiqu'ils se soient perdus de vue une année plus tard, les deux hommes étaient restés en bons termes, comme en fait foi la lettre de Nouveau du 12 décembre 1893 où il proposait à Rimbaud de le rejoindre à Aden. Malheureusement, cette lettre arrivait deux ans trop tard...
En février 1875, Rimbaud était précepteur à Londres. Le 2 mars suivant, Verlaine, libéré de prison, lui rendit visite et repartit avec des manuscrits de Rimbaud :
« Verlaine est arrivé ici l'autre jour, un chapelet aux pinces... Trois heures après on avait renié son dieu et fait saigner les 98 plaies de N. S. Il est resté deux jours et demi fort raisonnable et sur ma remonstration s'en est retourné à Paris, pour, de suite, aller finir d'étudier là-bas dans l'Île. »
(Rimbaud à Ernest Delahaye, février 1875)
Le poème suivant du même recueil et d'une magnifique clarté, illustre à quel point Rimbaud ne mâchait pas ses mots :
départ
Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. - Ô rumeurs et Visions !
Départ dans l'affection et le bruit neufs !
D'ailleurs, entre mars et octobre 1875, un fragment de la correspondance de Rimbaud à sa soeur Isabelle, précise :
« ... Je suis dans une belle vallée qui me conduira vers le Lac Majeur et la vieille Italie. J'ai dormi au coeur du Tessin dans une grange solitaire où ruminait une vache osseuse qui accepta de me céder un peu de sa paille »
Situez Arthur Rimbaud dans le Couloir du temps.