Un poème d'Arthur Rimbaud présenté par origaNo

Rimbaud - Chanson de la plus haute tour

 

Trois versions du poème Chanson de la plus haute tour de Rimbaud ont été identifiées. Pour chacune de ces versions, des notes contextuelles sont présentées plus bas dans cette page.

Le poème — version I

La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe.

Je m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi.

Puis j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots !

Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J’étais oisif, en proie à une lourde fièvre : j’enviais la félicité des bêtes, — les chenilles, qui représentent l’innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité !

Mon caractère s’aigrissait. Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances :

Le poème — version II

Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne.

J’ai tant fait patience
Qu’à jamais j’oublie.
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne.

Telle la prairie
À l’oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D’encens et d’ivraies,
Au bourdon farouche
Des sales mouches.

Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne.

La confusion des langues, par Gustave Doré (c. 1865-1868)

Le poème — version III

J’aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m’offrais au soleil, dieu du feu.

« Général, s’il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante… »

Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !

Note contextuelle pour la version I du poème

La première version de la Chanson de la plus haute tour remonte à mai 1872 où elle figurait au recueil des Vers nouveaux. Elle célébrait, en quelque sorte, le retour de Rimbaud à Paris — après une absence de deux mois — auprès de ses amis les poètes.

L’univers de Rimbaud bascula lorsque, suite à une violente dispute, son ami Verlaine le menaça et le blessa d’un coup de revolver. Quoique la blessure fut superficielle, cette dispute fut le germe d’un profond questionnement : « Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient. », écrivait-il en préface d’Une saison en enfer, recueil dans lequel il publia la version de la Chanson de la plus haute tour que nous présentons ici.

Rimbaud y transcrivit en mots, un retour sur son authenticité et inévitablement, sur l’existence.

La présente introduction à la chanson, de même que le texte qui la suit, datent de 1873 également.

Paul Verlaine photographié par Dornac, c. 1892 (Musée Carnavalet de Paris)

 

Note contextuelle pour la version II du poème

Dans la version antérieure de mai 1872, le texte était celui-ci :

La première plus haute tour (Basé sur La Tour de Babel, 1563 par Pieter Bruegel l'aîné)

Oisive jeunesse
A tout asservie,
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s’éprennent.

Je me suis dit : laisse,
Et qu’on ne te voie :
Et sans la promesse
De plus hautes joies.
Que rien ne t’arrête
Auguste retraite.

J’ai tant fait patience
Qu’à jamais j’oublie ;
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Ainsi la Prairie
À l’oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D’encens et d’ivraies
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.

Ah ! Mille veuvages
De la si pauvre âme
Qui n’a que l’image
De la Notre-Dame !
Est-ce que l’on prie
La Vierge Marie ?

Oisive jeunesse
A tout asservie
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s’éprennent !

On peut déceler à travers ses propos, la profonde transformation de sa personne.

 

Note contextuelle pour la version III du poème

Ce texte figure à la suite de la Chanson de la plus haute tour de 1873. L’ensemble figure au recueil Une saison en enfer.

 

Bibliographie