Un poème d'Arthur Rimbaud présenté par origaNo

Rimbaud - Aube

 

Le poème

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Wasserfal bordé de sapins (Basé sur photographie Vernal Falls, 300 ft., Yosemite, 1861 par Carleton E. Watkins)

 

Notes contextuelles

Ce texte est extrait du recueil Illuminations, probablement composé entre avril 1874 et le 2 mars 1875 et considéré perdu durant une décennie. En 1886, la préface de Verlaine soulignait :

Le mot Illuminations est anglais et veut dire gravures coloriées, — coloured plates : c’est même le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit.

Verlaine est probablement le poète qui a le mieux saisi les propos de Rimbaud. C’est pourquoi, nous lui demandons de conclure :

Il courut tous les Continents, tous les Océans, pauvrement, fièrement (riche d’ailleurs, s’il l’eût voulu, de famille et de position), après avoir écrit, en prose encore, une série de superbes fragments, les Illuminations, à tout jamais perdus, nous le craignons bien.

Il disait dans sa Saison en Enfer : « Ma journée est faite. Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons, les climats perdus me tanneront. »

Tout cela est très bien et l’homme a tenu parole. L’homme en Rimbaud est libre, cela est trop clair et nous le lui avons concédé en commençant, avec une réserve bien légitime que nous allons accentuer pour conclure. Mais n’avons-nous pas eu raison, nous, fou du poète, de le prendre, cet aigle, et de le tenir dans cette cage-ci, sous cette étiquette-ci, et ne pourrions-nous point par surcroît et surérogation (si la Littérature devait voir se consommer une telle perte) nous écrier avec Corbière, son frère aîné, non pas son grand frère ironiquement ? non mélancoliquement ? O oui ! furieusement ? ah qu’oui ! :

Elle est éteinte
Cette huile sainte,
Il est éteint
Le sacristain !

Paul Verlaine, Les Poètes maudits, 1884
La tronche à Machin

 

Lexique

Delahaye
Ernest Delahaye (1853-1930) fut l’ami de Rimbaud depuis le collège de Charleville. À compter de 1871, il se lia d’amitié avec Verlaine puis avec Germain Nouveau. De nombreux souvenirs de Delahaye nous permettent de mieux connaître Rimbaud.
Wasserfall
En allemand, chute d’eau. Il n’est pas nécessaire d’avoir fait le voyage d’Allemagne, comme on l’a prétendu, pour employer ce mot.
(Louis Forestier, Arthur Rimbaud)

 

Bibliographie